dimanche 27 décembre 2015

Nudibranches et associés (6)

Certains sont exubérants, multicolores ou à taches. D’autres sont plus discrets, unis et monochromes. Chez les nudibranches, avoir presque les mêmes dessins et couleurs n’est pas toujours une question de parenté taxonomique : on peut être un proche parent au sens de la systématique animale et pourtant ne pas avoir la même coquetterie, et inversement. En voici un premier exemple.

La flabelline blanche (Flabellina babai) est, comme son nom l’indique, essentiellement blanche.





Elle a juste les pointes jaunes, sauf les longs rhinophores.




Si l’on regarde de très très près, on s’aperçoit que son autre paire d’organes sensoriels plus courts, se termine avec un aspect plumeux. Ces appendices sont lamellés et jaunes aux extrémités.




Ce nudibranche se nourrit, comme beaucoup d’autres, de minuscules cnidaires se développant en colonies et que le plongeur peu attentif ne regarde même pas comme des colonies animales.




La flabelline blanche était considérée comme endémique de la Méditerranée. Il semble qu’elle vive également sur la côte atlantique de l’Espagne. Une migration symbolique du réchauffement climatique ou plus simplement un défaut d’observation durant des décennies ?

 

Berghia coerulescens est un cousin de la flabelline blanche (pardon à mes collègues taxonomistes pour ces simplifications). On retrouve les longs rhinophores blancs, la seconde paire lamellée avec les extrémités jaunes et la couleur blanche du corps. Cependant, Berghia a des papilles tricolores : bleu-blanc-jaune. De plus, comme chez la Cratena peregrina (Hervia), une paire de marques orange peut être vue sur le dessus de la partie antérieure de l’animal.





Ce nudibranche se nourrit d’anémones et partage la même répartition géographique que sa cousine la flabelline blanche.

 

Voici donc deux parents, l’un est très sobre dans son apparence, l’autre plus coloré. La prochaine fois, je vous montrerai que l’on peut parler d’espèces très différentes et pourtant se perdre dans les identifications…

Espèces protégées, mais…

Il y a la réserve de Banyuls où les mérous bruns sont en théorie une vie assez paisible. Il y a les hippocampes que l’on observe sur quelques sites ces dernières saisons. Dans l’esprit de tout bon plongeur, ces différentes espèces sont emblématiques et protégées. Elles ne sont pas les seules que nous pouvons rencontrer et la liste des espèces ainsi que la notion de « protection » peuvent être floues.

Il y a quelques semaines, lors d’une explo tranquille de fin de week-end, j’ai eu le plaisir de voir ça :

 



Côte à côte, une grande cigale et du corail rouge, 2 espèces protégées.

J’ai déjà parlé du corail rouge Corallium rubrum (voir corail rouge). Cet animal qui a été abondamment récolté, pour ne pas dire surexploité, attise encore bien des convoitises. Protégé, il est pourtant encore l’objet de récoltes autorisées. On pourrait s’en étonner, non ?

 



La grande cigale Scyllarides latus a également été fortement pêchée pour sa chair soi-disant délicate. Elle est aussi protégée, mais peut également être exploitée selon les endroits et sous certaines conditions. Autre contradiction ?

 



Ces 2 espèces figurent dans l’annexe III de la convention de Berne et dans la convention de Barcelone. Malgré la répulsion naturelle que peuvent provoquer ces textes de loi indigestes, il n’est pas totalement inintéressant d’y jeter un œil pour savoir de quoi on parle.

 

La convention de Berne (texte intégral) : http://conventions.coe.int/Treaty/Commun/QueVoulezVous.asp?NT=104&CM=1&DF=10/16/2006&CL=FRE  : Convention relative à la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel de l’Europe

Ce qui pourra intéresser le plongeur dans ce pavé, ce sont les annexes : l’annexe II listant les « Espèces de faune strictement protégées » et l’annexe III listant les « Espèces de faune protégées ». C’est dans cette dernière qu’avaient été inscrits le corail rouge et la grande cigale à l’époque. Il faut noter qu’’ En vertu de l'article 7, les espèces de faune énumérées à l'annexe III doivent être protégées, mais une certaine exploitation est possible si le niveau de la population le permet. » Je laisse chacun juger de la marge de manœuvre que le texte suggère.

A titre d’anecdote, l’annexe IV indique les « Moyens et méthodes de mise à mort, de capture et autres formes d'exploitation interdits » et que cela concerne les mammifères, les oiseaux, les écrevisses et les poissons d’eau douce (le reste de la faune n’est donc pas concerné…). On peut y lire que l’usage des explosifs est interdit « excepté pour la chasse aux baleines ». Je rappelle qu’on est dans un texte de protection de la faune…

 

La convention de Barcelone  http://europa.eu/legislation_summaries/environment/water_protection_management/l28084_fr.htm et http://admi.net/eur/loi/leg_euro/fr_299A1214_01.html : Convention de Barcelone pour la protection de la Méditerranée.

« La convention de Barcelone de 1976, amendée en 1995, et les protocoles élaborés dans le cadre de cette convention visent à protéger l’environnement marin et côtier de la Méditerranée tout en encourageant des plans régionaux et nationaux contribuant au développement durable. »

 



 

On retrouve des annexes II « liste des espèces en danger ou menacées » et III « liste des espèces dont l’exploitation est réglementée » où figurent à nouveau le corail rouge et la grande cigale.

 

Alors, tout ce laïus pour quelle raison ? Je laisse aux juristes passionnés le loisir de tout éplucher, de trouver les multiples textes de modification, les variantes selon les pays signataires (chacun ayant eu envie d’avoir ses propres dérogations). Je pense qu’il est intéressant de consulter les listes afin de prendre connaissance des espèces qui peuvent nous paraître parfois très banales, sur lesquelles on ne s’arrête pas forcément en plongée (éponges, cnidaires, échinodermes…) et qui pourtant sont à protéger. Cette protection passe par la connaissance de ces espèces, puis par le comportement de chacun sous l’eau, sur les rochers, à marée basse, à la pêche, dans le commerce…

David contre Goliath, version poulpe


Le site s'appelle le cap Gros alors que ce n’est ni un cap, ni un roc, que dis-je ! Ni une péninsule… L’eau était claire et la thermocline ne se faisait même pas sentir sur le coralligène près des 20 m. Ce site est assez riche quelle que soit la profondeur et il y a notamment une grande concentration de poulpes de toutes tailles. D’ailleurs, les pêcheurs le savent et ils viennent en nombre abandonner dans le fond leurs planchettes à 2 hameçons et leurs lignes avec les plombs accrochées aux gorgones… 

En regardant de plus près, j’ai vu que le poulpe se faisait pincer la peau juste a côté de l’œil par un minuscule habitant de la faille.

Même pas peur le petit ermite sédentaire (Calcinus tubularis) !
 
Je continue et juste de l’autre côté de la roche, j’observe une scène insolite. Un poulpe de belle taille est harcelé par une castagnole vive, habile et agressive. Il faut observer le ballet du poisson, sa rapidité et sa cible. Le poulpe, quant à lui, semble ne pas être capable de se débarrasser de l’assaillant.
 
Sale journée pour les poulpes du cap Gros…

Nudibranches et associés (5)

On peut plonger des dizaines de fois chaque année au même endroit et pourtant ne jamais avoir tout vu, fort heureusement ! C’est ainsi que François, qui cherche toujours la petite bête, a rencontré à la Moulade, de nuit, un Pleurobranchus testudinarius de 20 bons centimètres, ainsi nommé en raison des reliefs de son manteau faisant penser à ceux d’une carapace de tortue.





Cet animal, à la couleur très variable, proche parent de la tylodine (voir nudibranches et associés (4)), se nourrirait d’ascidies.

Depuis, lorsque nous retournons à la Moulade, nous avons convenu que si l’un de nous le retrouvait, il baliserait l’endroit avec son parachute et irait chercher l’autre. Mais la bête se cache…

 

Dénicher les nudibranches demande de la patience, de l’observation, et de la chance. Si vous êtes capables de rester plus d’une heure à 20 m max avec un 12 L et de remonter avec 50 bars, alors vous pouvez suivre François… Et vous aurez sans doute la chance d’en apercevoir de très originaux comme ces représentants du genre Janolus.

L’antiopelle (Janolus cristatus) est très facilement reconnaissable à ses grosses papilles à travers lesquelles on voit les prolongements foncés du système digestif.





L’animal se nourrirait de bryozoaires.

 

Merci à François pour ces belles images. D’autres viendront très bientôt pour continuer ce petit tour des nudibranches de Méditerranée.

Fragiles curieuses créatures

Nous les croisons durant les paliers. Souvent de petite taille, translucides, mélangés aux particules planctoniques, il faut être attentif pour les observer et très délicat pour ne pas les détruire au moindre geste incontrôlé. Car ces étranges organismes pouvant évoquer des créatures de science-fiction sont extrêmement fragiles. La transparence de ces animaux, leur finesse et leurs mouvements parmi le plancton dont ils se nourrissent sont autant de difficultés pour obtenir des photos acceptables.

 

Un fin ruban transparent ondule sous la surface. La ceinture de Vénus, Cestus veneris, a de quoi interpeller le plongeur. Un animal, ça ? Où sont les organes ? Difficile de trouver des repères anatomiques classiques chez les Cténophores, ces organismes qui piègent leurs proies planctoniques à l’aide de cellules collantes et de mucus.




Les bordures du ruban portent des rangées de cils permettant la nage. Au centre, une sorte de fuseau plus dense est bien visible. C’est là que se situe la bouche et 2 fins tentacules qui piègent les proies et les conduisent jusqu’à l’orifice buccal.

La ceinture de Vénus peut mesurer jusqu’à 1,5 m pour une épaisseur d’1 cm et se rencontre dans les mers et océans tempérés et tropicaux.

 

Dans la catégorie « créature de science-fiction », Leucothea multicornis est bien placée. Ce Cténophore de 15 à 25 cm a la morphologie d’un ballon de rugby portant 2 paires de tentacules et 2 grands lobes.




Il pêche à la fois à la traîne avec ses tentacules munis de colloblastes (cellules collantes) et au filet grâce à ses 2 lobes enduits de mucus qu’il peut agiter pendant sa nage lente pour récolter un maximum de plancton.

L’animal est recouvert de papilles qui pourraient avoir un rôle sensoriel.




Comme les autres Cténophores, le corps est bordé de 8 rangées de peignes formés de cils vibratiles qui assurent la mobilité.




 

Autre organisme planctonique étrange, Forskalia edwardsii n’a pourtant rien à voir avec les 2 espèces précédentes. Ce Cnidaire, proche parent des méduses, est en fait une colonie pouvant mesurer plusieurs mètres de long. Chaque individu comporte des polypes spécialisés (reproduction, alimentation).




Comme pour les autres Cnidaires, qui s’y frotte s’y pique ! Ces colonies sont urticantes, donc il vaut mieux les laisser passer comme les autres méduses en évitant les filaments pêcheurs.



 

Cnidaires pêchant au harpon venimeux et Cténophores pêchant à la glu, Dame Nature a inventé 2 systèmes pour réaliser la même fonction chez des animaux partageant le même écosystème et se nourrissant d’organismes comparables. Bien que phylogénétiquement répartis dans 2 phyla, ils sont néanmoins apparentés dans la grande classification des êtres vivants. Quant au plongeur, à lui de savoir faire la différence entre celui qui pique et celui qui casse au moindre geste malheureux, tout en profitant de la grâce de ces curieux visiteurs pendant des paliers.

Nudibranches et associés (4)

Il serait trop simple de regrouper tout ce qui ressemble sous l’eau à une limace au sens large dans le grand ensemble des nudibranches (comme nos amis anglophones le font lorsqu’ils appellent cela « sea slugs »). Le naturaliste a toujours la fâcheuse manie de ranger ce qu’il trouve dans des cases selon des critères plus ou moins évidents au premier abord. Le plongeur, lui, n’est pas toujours un taxonomiste averti et avouons que l’intérêt de l’être est limité dans la pratique de son sport favori. Aussi, j’implore la compréhension de tous les experts fâchés et perdus dès que l’on bouge les cases, car j’ose ci-dessous présenter des animaux que les plongeurs rencontrent en étant convaincus qu’ils peuvent être des nudibranches.

 

Commençons par ce gros mollusque, mou comme son nom le suggère, mais d’une très grande douceur au toucher. L’aplysie (probablement Aplysia depilans ci-dessous) est un herbivore qui atteint les 25-30 cm. Ces rhinophores enroulés au-dessus de sa tête rappelleraient des oreilles de lièvre, d’où son appellation de lièvre de mer.


 

Ces grands parapodes, relevés sur son dos, lui permettent à l’occasion de nager par des mouvements d’ondulation.





Petit détail pour finir : ce mollusque émet, lors de sa ponte, plusieurs molécules pour inviter d’autres individus présents dans les parages à participer à la reproduction.

 

 

Un peu de couleur avec la tylodine jaune (Tylodina perversa). Sa couleur lui permet de se confondre avec l’éponge jaune dont elle se nourrit. D’ailleurs, certains suggèrent que la coloration proviendrait les pigments ingérés. La tylodine a une coquille externe qui peut rappeler celle de la patelle, en plus fin et fragile, sauf que la tylodine en déborde largement. Donc pour la trouver, comme je vous l’ai dit précédemment, retenez ce qu’elle mange et prenez le temps d’observer attentivement.



 

Encore plus de couleurs avec la thuridille (Thuridilla hopei). Là, je dois vous avouer que dans le précédent chapitre, je n’avais pas prévenu mes collègues taxinomistes avant de parler de l’elysie… Car la thuridille, comme l’elysie, ne rentre pas dans la case Nudibranchia… Ce mollusque se reconnaît très facilement à ses très grands rhinophores. Les replis le long du dos forment un motif à rayures blanc-bleu-jaune à orange.



 

Révisons les classiques de la réserve de Banyuls (2)


Pour des raisons rarement raisonnées, certains animaux nous évoquent plus de choses que d’autres. Par exemple, dans l’imagerie populaire, le grand dauphin n’est pas forcément considéré comme un prédateur à la gueule garnie d’une rangée de dents impressionnante. Ou encore, les requins souffrent d’un délit de sale gueule et d’une image de féroces gloutons, surtout auprès de ceux qui n’en ont jamais vus en plongée. La réserve de Banyuls-Cerbère a aussi des habitants au nom évocateur d’images variées.

 

Le poisson qui attire le plus les plongeurs sur ce site est sûrement le mérou brun. Il est plus facile à observer que sur les autres sites où sa présence se confirme de saison en saison, mais où les rencontres sont bien plus furtives. Le mérou est casanier. Il fréquente toujours les mêmes endroits, ce qui permet de le trouver plus facilement. Encore plus que les corbs, une fois dérangé, il revient à son abri. C’est pratique pour le plongeur qui passe après un troupeau d’énergumènes excités. Les jeunes sont assez farouches alors que les vieux mâles ont plus d’assurance et sont plus sereins. Pour l’approcher, il vaut mieux faire comme si on ne l’avait pas vu, d’avancer très lentement sans remuer et guetter du coin de l’œil ses réactions (comme le mouvement de la nageoire dorsale).






La dorade royale évoque au plongeur gourmand un poisson grillé savoureux. Au passage, sa marque dorée entre les yeux ne disparaît pas totalement à la cuisson, ce qui permet d’éviter de se faire servir de la dorade grise à la place. Dame Nature pense à tout ! La dorade royale peut se trouver juste sous la surface, dans la partie la plus oxygénée de l’eau battue sur les roches affleurant. Elle se déplace de la surface au fond avec vivacité, le plus souvent en suivant d’assez près les roches. Pour l’observer de près, il vaut mieux bien calculer son coup de manière à se trouver sur son passage, mais sans lui donner de mauvaise impression.



 

Le denti a un comportement assez comparable à celui de la dorade royale. Souvent seul, il nage au-dessus du fond en gardant une bonne distance avec le plongeur. Il sait faire preuve d’une grande vivacité pour s’éloigner. Lui aussi, il vaut mieux faire comme si on ne l’avait pas vu et se trouver sur son passage afin d’apprécier de plus près la teinte bleue de son dos.



 

Rodant au milieu d’autres poissons en bancs, les loups restent en pleine eau loin du fond. Solitaire ou en petit groupe, le loup peut atteindre 70 à 80 cm, ce qui complique la cuisson en papillote. Dans la réserve, ils sont peu farouches et le plongeur calme et patient qui saura planer parmi les sars et les oblades pourra se laisser approcher par les loups.





Enfin, depuis quelques années, une espèce semble s’être installée dans ce coin de Méditerranée. Le barracuda s’est implanté en Roussillon et les rencontres à la réserve se font de plus en plus fréquentes. Ce prédateur de pleine eau rode solitaire ou en bancs. Sa morphologie est immédiatement reconnaissable, rappelant le brochet, d’où son surnom de brochet de mer. Pour l’observer, plus encore que pour les autres, il faut garder un œil dans le bleu vers la surface.

 



 

La réserve est l’endroit pour observer ces espèces. C’est une chance pour le plongeur de faire la plupart de ces rencontres presque systématiquement. Mais les animaux méritent le respect de leur tranquillité. Plus le plongeur sera calme et délicat, plus il profitera sans déranger.